Les facteurs clés pour accéder au plus haut niveau en Taekwondo

Anne Caroline Graffe (à g.), médaillée d'argent aux JO 2012 et ancienne titulaire du pôle d'Aix

Voici la suite de notre long entretien avec Mehdi Bensafi, l’entraîneur du pôle France d’Aix-en-Provence Après avoir expliqué le rôle de la structure ainsi que le processus de sélection, il nous donne son point de vue sur les facteurs de réussite pour accéder au plus haut niveau.

De quoi est fait un champion ? Quelles sont les relations avec l’INSEP ? Comment sont gérés les échecs ?
Plongeon fascinant au cœur du dispositif de formation des futurs champions.

KO Podium : Vous entraînez des athlètes à fort potentiel depuis plusieurs années maintenant, est-ce que vous arrivez à identifier une championne en herbe ? De quelle matière est fait un champion ?

Mehdi Bensafi : Je suis convaincu qu’être champion c’est avant tout un état d’esprit. J’ai tendance à dire qu’en tant que champion, quel que soit le domaine dans lequel on est, à l’école, à l’entraînement, le soir avec les collègues, le weekend avec les parents… quel que soit l’environnement dans lequel on se trouve, il faut toujours donner le meilleur de soi-même.

Quel que soit l’environnement dans lequel on se trouve, il faut toujours donner le meilleur de soi-même.

Pourquoi ? Parce qu’un vrai champion doit tout faire pour constamment se dépasser, se mettre en difficulté pour rester au top. C’est avec cet état d’esprit que l’on obtient une belle carrière sportive. Celui ou celle qui est satisfait de ses performances sportives et que ça ne dérange pas d’être dernier de la classe, à un moment donné il va se casser les dents. Car c’est bien cet état d’esprit de vainqueur, dans tous les domaines, qui permet de confirmer au haut niveau.

J’ai la chance de pouvoir très bien l’illustrer avec mes athlètes. Magda et Estelle, qui ont brillé aux championnats du monde, avaient leur conseil de classe juste à leur retour. Hé bien ce sont les deux filles qui ont les encouragements et les félicitations. Ce sont aussi les deux filles qui ont les meilleures notes de comportement à l’internat, parce que leurs chambres sont bien rangées, qu’elles sont serviables, etc. Elles illustrent donc parfaitement cet état d’esprit qu’un champion doit avoir tous les jours.

Il y a donc beaucoup de similitudes de comportement parmi les meilleurs ?

Au niveau de l’état d’esprit oui, en termes de comportement, tous les champions sont différents. Ce sont avant tout de fortes individualités, avec un trait particulier qui les caractérise.

On peut reprendre l’exemple des deux médaillées. L’une est extrêmement curieuse, elle cherche à comprendre les directives, les stratégies, la méthode d’entraînement. Elle va faire des propositions, être actrice. Etant en confiance totale avec la méthode, elle va rester après les entraînements, pour répéter encore et encore, se disant que si le coach le dit, c’est que les meilleures doivent le faire, et que pour être au-dessus, elle doit faire encore plus.

L’autre a pour moteur l’attention des autres. Elle va briller car elle sait qu’on la regarde, qu’on attend qu’elle excelle. Elle va constamment avoir la préoccupation de ce que pensent les autres et ça va alimenter sa volonté de bien faire. Une autre encore de nos pensionnaires est stimulée par l’adversité, l’opposition, la confrontation constante : elle veut tout gagner, partout et tout le temps !

Pour les plus talentueuses, ces traits radicaux se dessinent peu à peu et on les observe réellement.

On imagine aussi que toutes ces ados qui rêvent de devenir championnes, regardent avec admiration leurs ainées de l’INSEP. Quelles sont les relations avec la structure d’élite sénior ?

L’objectif du pôle d’Aix-en-Provence est bien de former les futures championnes, et j’ai la chance de travailler en étroite collaboration avec Myriam Baverel, la responsable du collectif féminin à l’INSEP.

On essaye vraiment d’avoir de la cohérence sur la détection, dans tous les choix qui sont faits, de façon à pouvoir donner suite au projet d’une athlète.

Tout d’abord, elle m’aide au niveau de la détection, car si je me fais une lubie sur une jeune athlète et que Myriam n’y croit pas, on va en discuter. Ça ne sert à rien de la former sachant qu’elle ne sera probablement jamais recrutée à l’INSEP. On essaye vraiment d’avoir de la cohérence sur la détection, dans tous les choix qui sont faits, de façon à pouvoir donner suite au projet d’une athlète.

Ensuite, il faut savoir que Myriam gère un groupe d’athlètes avec un calendrier très compliqué. Certaines des filles sont concernées par les JO, d’autres uniquement par les compétitions de référence comme les championnats du monde ou les championnats d’Europe. De plus, elle peut se retrouver avec deux athlètes dans la même catégorie pour une compétition, donc il y en aura forcément une qui va rester sur le carreau. Quand arrive ce type de situation, Myriam envoie l’athlète sur Aix pendant une semaine ou deux, sachant qu’il y aura un bon suivi d’entraînement. C’est pour nous, une excellente opportunité de montrer à nos pensionnaires ce qu’on attend d’elles pour poursuivre leur parcours à l’INSEP. Les petites observent beaucoup comment elle travaille, comment elle se positionne, etc. Ça crée une vraie émulation.

Myriam Baverel (gauche) et ses deux médailles olympiques Marlène Harnois (centre) et Anne-Caroline Graffe (droite)
Myriam Baverel (gauche) et ses deux médaillées olympiques Marlène Harnois (centre) et Anne-Caroline Graffe (droite)

Les filles ont-elles quand même l’occasion de visiter l’INSEP ?

Bien sûr ! En fait Myriam organise ponctuellement des test-matches sur Paris où elle fait venir les filles du pôle les plus performantes du moment. On effectue alors une sélection que l’on envoie à l’INSEP pour une journée. Elles ont un entraînement le matin, et l’après-midi de nombreux test-matches. Ça leur permet de découvrir les installations et de voir comment la structure est organisée.

Ce n’est pas l’unique occasion qu’elles ont d’interagir avec le groupe élite. Quand Myriam a une place de libre sur une compétition, elle me demande si on peut faire partir une des filles. On travaille donc vraiment en étroite collaboration.

[Londres 2012] on a passé énormément de temps à analyser des vidéos et à alimenter des bases de données pour identifier les points clefs à faire passer aux athlètes

C’est d’ailleurs aussi le cas pour le contenu des entraînements. Comme nous travaillons beaucoup ensemble, j’ai pu l’accompagner sur toute la préparation des Jeux Olympiques de Londres. On a notamment étudié les conséquences du nouveau plastron électronique sur les stratégies de combat. Sans révéler tous nos secrets, je peux dire que l’on a passé énormément de temps à analyser des vidéos et à alimenter des bases de données pour identifier les points clefs à faire passer aux athlètes. Y a-t-il plus de points marqués/encaissés si j’attaque ou si je défends ? Les points marqués le sont-ils plus de la jambe avant ou arrière ? Quelle proportion de coups faut-il porter au corps ou au visage ? Quelles conséquences si l’on ne reprend pas sa garde juste après avoir marqué un point? Etant féru d’analyse logicielle je trouve que cette phase est passionnante ! Le taekwondo est encore un jeune sport et on a la chance de pouvoir innover.

Tout ce travail dégage du contenu d’entraînement pour que Myriam régule ses athlètes, et moi ça me permet de donner de meilleurs fondamentaux aux jeunes. En réalité, il ne faut pas faire de distinction entre l’élite et l’accès au haut niveau. Ce que l’on apporte à l’élite, si on arrive à l’inculquer aux jeunes tôt, on pourra se concentrer sur des détails une fois à l’INSEP.

On est vraiment content du travail qui a été fait depuis 2008. Il devrait d’ailleurs surtout porter ses fruits pour Rio 2016, voir pour les jeux de 2020. C’est un travail de longue haleine.

Aussi bonnes que soient la détection et la formation au pôle d’Aix, les places sont limitées à l’INSEP. Que se passent-ils pour les filles qui ne peuvent y accéder ?

Il y a deux cas à distinguer. Dans le premier cas, on se rend compte assez rapidement que l’athlète n’est pas adaptée au système d’entraînement de haut niveau. Ne pas être partisane de l’effort, ne pas aimer se mettre dans le rouge, c’est un handicap majeur. Le recrutement est en septembre, et on peut réaliser en avril-mai que ça ne colle pas. Parfois ça peut aller encore plus vite. Si dès le mois de novembre l’athlète a des problèmes de comportement importants au sein de la structure, elle court le risque d’être exclue.

Notre travail ne consiste pas à profiter des jeunes, mais bien à leur offrir une opportunité quand on croit en leur potentiel.

Le second cas concerne les filles qui ont passé deux ou trois ans sur Aix, et dont on s’aperçoit que le potentiel n’est pas suffisant pour prétendre à une place sur l’INSEP ou pour entrevoir un avenir dans le haut niveau. Dans le cas où il s’agit de quelqu’un qui manque de maturité, on peut la garder encore un an, pour une année challenge. Par contre, on est franc avec l’athlète et avec sa famille. On leur dit vraiment qu’il sera difficile d’espérer une intégration sur l’INSEP et qu’il faut donc considérer une fin de projet. L’idée est d’accompagner le retour en club de l’athlète tout en lui proposant de rester dans une dynamique de haut niveau, où elle sera convoquée en stage pour profiter d’une opposition de qualité.

Notre travail ne consiste pas à profiter des jeunes, mais bien à leur offrir une opportunité quand on croit en leur potentiel. Notre devoir est donc d’être honnêtes et réalistes, et de pouvoir dire à l’athlète quand elle a atteint ses limites. Le haut niveau n’est pas fait pour tout le monde, c’est une dure réalité, mais ça n’empêche pas de continuer à avoir une pratique exigeante. C’est pour cette raison que l’on continue à ouvrir les structures ponctuellement. Par ailleurs, en les faisant revenir, on offre une qualité d’opposition bénéfique aux nouvelles pensionnaires.

Il faut savoir que l’on peut aussi différer le départ d’une pensionnaire pour l’INSEP. Depuis la mise en place du nouveau dispositif en 2008, le travail au pôle commence en troisième ou en seconde, et les filles effectuent leur lycée sur Aix. Comme au taekwondo on est sénior dès l’âge de 17 ans, certaines athlètes passent leur année de terminale déjà dans cette catégorie. Prenons le cas de Magda Wiet Hénin. Elle passe en sénior et a des résultats qui légitiment un passage à l’INSEP dès cette année. Seulement, c’est l’année de son bac et ça lui changerait tous ses repères. C’est d’ailleurs aussi valable sur le plan sportif, puisqu’elle passerait d’un collectif où elle est en pointe, à un nouveau collectif où elle serait celle avec le moins de références. C’est très compliqué à gérer. On préfère donc la garder avec nous, pour quelle termine le secondaire. C’est le cas pour la plupart des filles.

On perçoit que votre travail va bien au-delà du sportif finalement…

On forme d’abord des Hommes, avec un grand H, avant de former des sportifs.

C’est sûr. Nous avons une grande responsabilité d’accompagnement auprès des pensionnaires. Il faut tout de même réaliser que les filles quittent leur foyer à 15 ans et se retrouvent avec plus de 17 heures d’entraînement par semaine en plus des cours… sans parler des compétitions ! C’est un rythme extrêmement soutenu et elles ont beaucoup de mérite. Et puis les parents nous font confiance avec l’éducation de leur enfant, tant pour le suivi scolaire, que pour le comportement et la formation sportive.

On doit donc nous aussi faire notre maximum et être irréprochables pour qu’elles progressent dans les meilleures conditions. On forme d’abord des Hommes, avec un grand H, avant de former des sportifs.

Un grand merci à Mehdi Bensafi pour sa disponibilité et pour avoir accepté de partager son travail passionnant avec nous !

Cette entrée a été publiée dans Entraînement, Entretien and taguée , , , , , , . Placez un signet sur le permalien.

One Response to Les facteurs clés pour accéder au plus haut niveau en Taekwondo

  1. Pingback : Il entraîne nos futures championnes : entretien avec Mehdi Bensafi (1/2)

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>